J’y ai cru, évidemment. Blond et Mancène aussi. En tout cas l’idée les avait séduits, à en juger par leurs visages soudainement illuminés. Et qui a déjà vu le visage de Mancène S’ILLUMINER devine qu’il devait s’agir d’une matière de la plus haute importance ! Nous étions jeunes et envieux, autant candides que vicieux. Nous en bavions.
La révélation était sortie de la bouche de M. Vial, en pleine préparation de l’épreuve de géographie pour le bac : le Japon, mœurs et coutumes. Une petite anecdote gastronomique du type rubrique “Le saviez-vous ?” d’un guide touristique, le genre de détail qui s’accroche à la mémoire et vous emballe un auditoire.
Je n’accable pas ce brave M. Vial. Cette rumeur qui court autour du bœuf de Kobe est plutôt tenace et semble venir de loin, de je ne sais quel fantasme régressif dont s’enivrent nos cerveaux ramollis d’occidentaux.
J’en vois déjà certains pâlir, d’autres prendre leur tête à pleines mains. Dupes et re-dupes. Ben voyons, abreuver un bœuf de bière… Allons, ces choses-là sont beaucoup trop sérieuses pour être offertes aux bêtes.

Pour rétablir d’entrée la part de vérité que détient cette légende, des éleveurs britanniques, australiens ou américains nourriraient bien leurs bœufs de bière ou de saké, en y ajoutant de l’eau, pour en tirer une viande qu’ils commercialiseraient sous l’appellation de bœuf “Kobe style”.
Pour ce qui est du véritable bœuf de Kobe, disons “AOC style”, il semblerait — et le conditionnel s’impose, puisque je ne fais que citer un article de wikipedia, pour lequel les sources à l’appui sont en japonais, ce qui ne nous mène pas loin — il semblerait donc que la bête soit choyée dès l’enfance, qu’on la gâte de massages, qu’on la brosse dans le sens du poil, et qu’elle dispose d’un régime alimentaire dont la composition serait entourée du plus grand secret, pour éviter que les chiens d’occidentaux ne s’emparent de ce trésor culturel…
Mais rassurez-vous ! La sacro-sainte “conférence de promotion de la distribution du bœuf de Kobe”, soit l’organisme qui a le monopole sur la définition de l’authentique bœuf de Kobe (AOC style, quoi), et bien ce machin s’apprêterait à éditer un livret en diverses langues étrangères pour dévoiler à la face du monde les mystères de la bête et faire taire les rumeurs les plus odieuses à son sujet, comme cette puérile histoire de bière.
Assez parler de la bête, passons à table. Pour ce qui est de la viande, elle se sert en tranches fines et se distingue par son aspect marbré, réconciliant le gras et le muscle — j’en suis saisi d’émotion — un peu comme ces chers sumos. Inutile d’ajouter que l’expérience gustative se rapprocherait de l’orgasme buccal, au dire des rares privilégiés à y avoir goûté. C’est que la viande du véritable bœuf de Kobe n’est pas exportée, il faudra donc vous rendre au Japon pour y avoir droit, à moins de se venger sur du “Kobe style” de provenance anglo-saxonne, qui par ailleurs envahit également le marché nippon. Quant au prix, il serait compris entre 500 et 1000 euros le kilo. En ces temps de vaches maigres…
comment.