La décadence architecturale des villes modernes, ultime contradiction du capitalisme ?


Si la bourgeoisie a su et a pu résoudre quelques contradictions venues de l’histoire et parvenir à une certaine maîtrise des marchés (ce que Marx n’avait pas prévu), donc à une croissance relativement rapide des forces productives, elle ne résoudra pas les contradictions de l’espace (de son espace)
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Henri Lefebvre, La Production de l’Espace, Paris, Anthropos, 2000 [1974], p. 482.
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Grande nouvelle : les sociétés occidentales sont entrées dans l’ère post-industrielle (encore que nos voisins allemands passent pas mal de temps au fourneau, sacrés teutons ils ne changeront jamais !).
Ça c’était il y a quarante ans. Sauf que ce processus a des implications concrètes en terme d’urbanisme et d’architecture.
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L’élévation du niveau de vie et notre attirail de protections sociales que l’on se donne désormais tant de peine à détricoter a rendu la main d’oeuvre salariée fort coûteuse. Le maître des forges Serge Dassault l’a bien compris quand il exhorte les salariés français à dormir dans les usines pour fabriquer de “bons produits pas chers” comme les Chinois.
Il s’ensuit que la production de biens intensifs en main d’oeuvre soit devenue fort coûteuse par rapport à la concurrence étrangère (à l’exception des biens pour lesquels perdurent des barrières à l’entrée sur le marché : agriculture avec la PAC, automobile avec la multiplication des normes de sécurité, etc.)
Soit l’exemple des chantiers navaux : autrefois florissants à St Nazaire, depuis les années 80-90 la Corée du Sud en est désormais le leader mondial, grâce à un faible coût de la main d’oeuvre et à une rigoureuse organisation du travail (ah, la discipline asiatique !). Ce qui n’est qu’un exemple de délocalisation industrielle parmi d’autres. De même pour la sidérurgie, de la Lorraine à l’Inde sous le regard bienveillant de M. Mittal, etc.
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Chantiers de l’Atlantique
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Pour poursuivre l’exemple de la construction navale, on désigne bien un navire sous le terme de “bâtiment”. A ceci près que ce type de bâtiments peut circuler. Un navire construit à Incheon pourra être acquis par un armateur européen pour faire la navette entre Le Havre et Hambourg. Autrement dit, peu importe que la construction navale soit délocalisée en Asie, du moment qu’il nous coûte moins cher à nous, nations occidentales, de se procurer les navires construits là-bas que de les produire sur place, autant les acquérir et déplacer notre main d’oeuvre vers d’autres secteurs d’activité où nous ayons des “avantages comparatifs”, comme les clubs de foot et les sex-shops. C’est en gros ce que pensait Ricardo (l’économiste, pas le maçon).
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Ce qui nous amène au second point de notre raisonnement : qu’en est-il des bâtiments inscrits dans le sol, de la production des biens immobiliers ? Nous ne pouvons importer un immeuble construit à Shanghai. Ce type de marchandises n’est ni échangeable, ni substituable. Que les coûts de la main d’oeuvre augmentent dans l’industrie et que nous n’y soyons plus compétitifs, les économistes libéraux auront beau nous dire de nous concentrer sur les services (par exemple investir dans “des ordinateurs qui fabriquent des sociétés” plutôt que dans “des sociétés qui fabriquent des ordinateurs”, pour reprendre le bon mot d’H. Simpson), nous aurons toujours besoin d’ouvriers sur nos chantiers de construction. Même dans l’hypothèse d’une forte baisse de la natalité, il y aura fort heureusement toujours des immigrés crève-la-faim pour construire des logements pour de nouveaux immigrés crève-la-dalle qui eux-mêmes construiront à leur tour… Aga-aga. A moins de mettre tout ce beau monde au noir (ou d’abroger les réglementations sur le salaire minimum, ou de retourner vivre dans des arbres, ou de rétablir le troc), nous sommes donc condamnés à nous accommoder, dans nos nations développées, de ce secteur de production fort peu accommodant, puisqu’il fait appel principalement à du travail, certes non-qualifié mais syndiqué et au salaire garanti, ce qui est bien le cauchemar de tout entrepreneur.
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Quelles solutions à cet écueil ?
1° L’automatisation de la production immobilière, afin de réduire au maximum les coûts attribuables au travail. Ce qu’on a vécu avec l’urbanisme de barres et la construction sur rails dans les années 60-70. On en n’est pas sorti, même si on essaye de faire varier les formes et les volumes et de retrouver la rue, la standardisation de la production architecturale domine.
2° Point qui implique la production de masse, en vue de réaliser des économies d’échelle.
3° Et enfin l’utilisation de matériaux “pauvres”, toujours dans cet objectif de réduire les coûts. La brique succède à la pierre de taille, le béton succède à la brique, le placoplatre succède au béton, le carton-pâte succède au placoplatre…
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Le Corviale, plus longue barre d’Europe - un couloir
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Par conséquent, on produit de la merde (mais de la merde en masse), puisqu’on emploie au rabais des méthodes de merde avec des matériaux de merde. Soit deux exemples, pris dans l’architecture publique cette fois-ci, puisqu’il n’est pas question que des seuls logements, l’Opéra Bastille et l’Institut du Monde Arabe à Paris. Bâtiments inaugurés sous les trompettes il y a vingt ans pour le premier, vingt deux ans pour le second, ils sont censés incarner les prouesses esthétiques de notre temps.
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Agrandir le plan
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L’Opéra Bastille. Pourquoi c’est moche ?
Sans même parler de la structure, arrêtons nous à sa surface.
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1° Usage immodéré du matériau dit “carreaux de salle de bain”, très prisé dans les nouvelles constructions parisiennes depuis une vingtaines d’années.
2° Le bâtiment repose sur de vilaines colonnes en béton que l’on a même pas essayé d’habiller.
3° Tout ceci est déjà attaqué par le temps. De la mousse verdâtre s’étend sur le haut des colonnes qui commencent çà se fissurer, moisisure des joints entre les carreaux de salle de bain…
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Opéra Bastille Carreaux de salle de bain
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Bref, difficile de faire la différence entre un gros plan sur un mur de salle de bain crasseux et un gros plan sur des élements de la façade de l’opéra. C’est pourtant ce que l’on voit à hauteur de piéton. Quelle angoisse.
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Passons à l’Institut du Monde Arabe.
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IMA moucharabiehs
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Bon, cette fois-ci, la façade très bien, les moucharabiehs magnifique… On pourrait juste regretter que nos architectes bien intentionnés réservent l’usage de grammaires architecturales anciennes aux cultures non-occidentales. Ainsi, les Arabes ont le droit au moucharabieh, c’est bien normal, ils en sont restés là et puis il faut bien flatter leur côté barbare (mais attention, c’est pour leur bien et par respect pour leur culture, une culture qui serait évidemment restée figée dans le temps du moyen-âge, que l’on s’accorde ce petit anachronisme). Nous autres, phares de la civilisation et parangons du progrès, se devons de faire usage de formes épurées et audacieuses…
Dans la même veine, le mur végétal du Musée du Quai Branly (pour respecter l’habitat naturel du bon petit sauvage ?)
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Bon, en quoi l’IMA est-il également de la merde ?
A l’inverse de l’Opéra Bastille, il faut ici pousser un peu plus loin pour s’en rendre compte. C’est que le bâtiment tout entier est fait de métal. Ce qui fait un certain effet sur la façade, pourquoi pas, c’est joli ça brille le métal, et c’est un peu plus glamour que les carreaux de salle de bain. Par contre, passé ce décor, on est surpris par l’état de dégradation des espaces intérieurs : ainsi, des couloirs à la cage d’ascenseur, du sol au plafond, les plaques d’acier prédominent. Ici encore, pas le moindre habillage (il fallait bien économiser sur les tapis). Les rivets dépassent, les jonctions sont mal ajustées, et surtout rayures, accrocs et oxydations diverses y prolifèrent.
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Bref, je vais m’arrêter là, tout ça pour dire que dans vingt ans ces deux monuments seront en ruine, et que nos sociétés sont structurellement baisées en terme d’architecture, la faute au développement économique et au gouvernement par l’économie (produire toujours moins cher dans des conditions toujours plus efficaces), à l’image des montages financiers s’effondrant comme des châteaux des cartes (poète de l’amour t’entends ?).
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Mais que se passe-t-il alors dans ces contrées orientales, eux qui nous ont si bien volé la construction navale ? Avec leur main d’oeuvre servile et bon marché, ne devraient-ils pas produire des oeuvres à nous faire pâlir, si l’on suit logiquement notre analyse ?
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Ce qui est sûr c’est qu’ils construisent à tour de bras, et ne font pas dans le détail. Voir cette page sur les skylines contemporains des villes chinoises.
Par contre, et c’est là que notre analyse néo-marxiste s’essoufle, le fait qu’ils soient dans une phase de développement économique plus favorable sur ce terrain ne les empêche pas de faire de la merde.
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Les Petronas Tower à Kuala Lumpur, ça ressemble à un jouet en plastique fraîchement sorti de son moule :
Petronas Tower
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Cette chose dans le district de Pudong à Shanghai, sans commentaire, je veux même pas savoir comment ça s’appelle :
Pudong boule de noël
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Ou encore le Taipei 101 à Taiwan, qui fut pendant quelques années le plus grand bâtiment du monde, on dirait des boîtes de bouffe chinoise de films américains empilées les unes sur les autres, c’est à pleurer :
Taipei 101
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Voyez :
Chinese Take Out Box
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Deux deux choses l’une, soit ils sont trop pressés de nous imiter dans la course au progrès (et il faut les comprendre, nous aussi on croyait avoir tout compris à la vie avant mai 68 et YAB), soit ils ont vraiment des goûts de chiotte.
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Conclusion ?
Comme 90% des posts de ce blog, cette contribution peut se résumer en une assertion : C’était mieux avant ! Les ouvriers coûtaient moins cher, la pierre aussi ! Heureusement qu’entre privilégiés, nous avons encore le bon goût d’habiter dans des logements de centre ville d’un autre temps, et de laisser aux “nouveaux français” le privilège d’habiter nos délires technocratico-progressistes de banlieue.
Plus sérieusement, qu’est-ce qui sauvera alors l’architecture ? La mettre hors-circuit du marché ? Que les banlieues aient été modelées par la commande publique ou par le jeu de la promotion privée, cela n’a pas changé grand chose au mode de conception de ces objets, productiviste et rationalisé à l’extrême. Il resterait à réinventer une sorte d’architecture vernaculaire, de passer d’un mode de production industriel à un mode plus artisanal. Faire de l’architecture sans architectes (ou faire des architectes-bâtisseurs, et non plus des ingénieurs-bureaucrates). Ce qui ne se fera pas avec une société composée d’employés de bureaux, qui ne prend plus le temps de vivre et mesure tout à l’aune de l’argent… Monde de merde !


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