C’est un fait bien connu du football : les vieux joueurs se magnifient lors des grands rendez-vous. Et justement, grand rendez vous hier soir pour le “Derby d’Italia” entre la Juventus et le Milan AC. Si les deux clubs, habitués à se battre pour le titre, sont plutôt mal barrés cette année (respectivement 3è et 5è de la Série A après 33 journées), ce choc n’en avait pas moins d’intérêt, et fut d’un niveau technique et d’une qualité esthétique rares.
À la dixième minute, l’inépuisable Del Piero déborde sur le côté droit de la surface milanaise pour décocher une frappe croisée au ras du sol qui se loge dans le petit filet opposé. La Juve mène 1 à 0. Vingt minutes plus tard, Milan mène 2 à 1. Entre temps, un revenant s’est invité à la fête, je veux bien sûr parler de Filippo Inzaghi, auteur d’un doublé… Un doublé somptueux ? pas vraiment, juste un “doublé”, deux buts de ratons, deux ballons repris à moins quarante centimètres du but, pour ne pas déroger à la coutume. Peu importe que la Juve remontera ce score et finira par s’imposer 3-2. Superpippo s’est réveillé, et avec lui bien des souvenirs affleurent et se bousculent.
Je vous présente Pippo : 34 ans, 1m 81, 74 kilos, une dégaine d’héroïnomane, un brin d’arrogance toute latine dans le regard, les cheveux gominés et tirés vers l’arrière, un air de forain un rien vicelard. Usé par les blessures, il traîne sa carcasse maladive sur les pelouses italiennes depuis 17 ans. La moitié de sa vie, Pippo l’a donc passé à jouer au foot. Et 90% de sa vie de footballeur, Pippo l’a passé dans un périmètre qu’il affectionne particulièrement, à moins d’un mètre de la ligne des buts adverses.
Fidèle parmi les fidèles du calcio, qu’il n’a jamais quitté, Pippo commence se carrière chichement : trois saisons en Série B à Piacenza et à Vérone, une saison en Série C à Leffe (hmmmm… Leffe). Peu sont prêts à parier sur lui, à une époque où les joueurs prometteurs rejoignent de plus en plus tôt les centres de formation des clubs d’envergure européenne. Suffisant tout de même pour se faire remarquer, puisque la Série A lui ouvre les bras : c’est à Parme qu’il sera baptisé. Le Parme de l’époque, ce n’est pas encore le Parme des Thuram, Veron et autres Crespo qui remportera l’UEFA en 99, mais c’est déjà celui des Buffon, Cannavaro et Zola. L’heure du test, et une sacrée promotion donc, pour l’ami Pippo. Mais cette première saison dans l’élite est plutôt morose : 2 buts marqués pour 15 matches joués. Pippo a alors 23 ans, son bagage technique et son volume physique sont encore plus maigres qu’aujourd’hui - et pourtant -, bref il n’a rien d’un gamin en or. Déchu, il atterrit chez le modeste promu de l’Atalanta Bergame pour la saison 96-97. Contre toute attente, c’est à Bergame qu’il va exploser : avec 24 buts, il est sacré “capocannoniere”. Son nom figure alors en bonne place sur les tablettes des grands clubs européens, et c’est à la Juve qu’il choisira de s’engager. Il forme alors une doublette d’attaque redoutable avec… Alessandro Del Piero. Depuis, on ne le présente plus. Barré par l’arrivée de Trezeguet, en compétition pour le même poste, il passe à Milan en 2001. Il remportera avec le club de Berlusconi deux ligues des champions, et sera sacré champion du monde avec la sélection italienne lors de cette nuit terrible de Berlin.
Inzaghi, le seul homme capable de marquer un but de la joue, sur un coup franc détourné (c’était l’an dernier, en finale de la ligue des champions contre Liverpool). Inzaghi, dont Sir Alex Ferguson a dit qu’il était né en position de hors-jeu. Citons aussi le bon mot de Dhorasso, “Pippo, c’est le mec à qui le poteau fait une passe décisive”. Quand les défenses adverses sont en panique et que les techniciens s’emmêlent les pattes, dans le magma d’une action confuse, quand tous les joueurs semblent perdre leurs moyens, quand les cœurs des supporters s’emballent et que les micros des commentateurs sifflent, il faut bien quelqu’un pour reprendre un ballon perdu, relâché par le goal, venu d’un dégagement raté, ou d’un centre en retrait. Et ce joueur, c’est Inzaghi, toujours là où il faut, quand il faut.
Si Inzaghi était un objet, ce serait un GPS. Le positionnement, c’est le truc de Pippo. Il ne sait rien faire de ses pieds, marquera du genou, des talons, de la hanche ou du menton, dans des postures toutes plus improbables les unes que les autres, mais c’est lui qui sera là, et pas un autre.
Quand on fait la liste de ses qualités de joueur, il flotte comme un parfum de mystère. Un physique de dialysé, une technique de palefrenier, une vitesse somme toute moyenne, qu’est ce qui peut bien faire la force de Pippo ? La pugnacité peut-elle tout expliquer ? Quel organe, quelle fonction est-elle pleinement développée chez lui et quasiment absente chez des joueurs aux profils opposés comme, exemple limite, Djibril Cissé ? L’œil, la vue. On ne dirait pas comme ça, mais Pippo est un énorme travailleur, il bouge tout le temps durant un match, et surtout ne quitte pas le ballon des yeux. Ça paraît bête, mais ça fait une différence énorme. Pippo ne regarde pas le but : sinon il se placerait dans l’axe et frapperait des 20 m. Pippo fixe l’action et s’efforce d’ajuster son positionnement à la tournure potentielle des évènements, en suivant la loi de Murphy : envisager le pire. Si un centre arrive, il ne va pas l’attendre sereinement au point de pénalty, comme d’autres moins fins que lui. Il saura faire preuve de patience, se positionnera en décalage, à l’affut sans en avoir l’air, et attendra le point de rupture : un dégagement chaotique, un cafouillage, un ballon mort, qu’il exploitera besogneusement. Pippo n’est pas de la race des grands fauves : c’est un charognard.
Joueur détestable pour beaucoup, qui verraient en lui, un peu rapidement, l’incarnation du mauvais jeu à l’italienne, Inzaghi est un grand mal aimé du monde du football. Peu lui importe. À 34 ans, revenu d’une blessure qui l’a éloigné des terrains deux ans durant (2003-2005), il répond encore présent, quand la plupart des attaquants de talent sont carbonisés à l’approche des trente ans : que l’on songe à Ronaldo, Shevchenko, et, il faut bien le dire, Henry. Prenez même son compatriote Vieri, né lui aussi en 1973, pensionnaire anonyme de la Sampdoria de Gênes qu’on n’a plus vu depuis au moins 5 ou 6 ans.
Né en position de hors-jeu, Inzaghi est devenu immortel le 4 décembre 2007, en inscrivant son 63è but en coupe d’Europe, battant ainsi le record détenu depuis plus de trente ans par un autre renard des surfaces, “Der Bomber” Gerd Müller. Paolo Rossi, le héros de la coupe du monde 82, ne s’y est pas trompé en adoubant Inzaghi, en qui il voit son successeur.
Aucun autre joueur n’a peut-être plus fait que lui pour Milan ces dernières années, surtout en Ligue des champions, où son expérience fait souvent la différence : un record de 12 buts en 16 matches lors de la campagne victorieuse de 2003, un doublé libérateur en finale en 2007. Si Berlusconi remporte les élections législatives ce dimanche, c’est peut-être Inzaghi qu’il devrait remercier…



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Haha, “une technique de palefrenier”, j’adore!
Commentaire par skunk — avril 13, 2008 @ 6:02
Tres bon article ! bravo
Moi je l’ai appelé une époque : connard d’italien frimeur a rayban et ferrari , comme quoi il ravis les pseudos cet homme
Commentaire par Dieumax — avril 13, 2008 @ 7:18
Excellent ! clair, simple, mais avec une pointe de sarcasme bien placé qui en dit long sur ce que la majorité des gens (hum … des français) pense de ce belâtre italien !
Je m’y retrouve et j’aime ça !
Commentaire par blond — avril 14, 2008 @ 11:08
bravo sieur Nicolar !!
un petit grand joueur méritait un tel attachement ! bon tout le monde sait mon aversion contre l’équipe d’Italie qui nous a volé la dernière coupe… mais pippo, quel bon mauvais joueur ! c’est toujours un plaisir de voir ses actions foireuses réussir, comme quoi, la stratégie de l’échec paye vraiment !!!
Commentaire par LapinNoir — avril 14, 2008 @ 12:04